J'ai bien aimé ce texte, entendu sur France Culture.

Parmi les autres. (France Jolly)

Une femme au bar, à côté de son père.

Elle le regarde quand il ne la regarde pas. Elle tente vainement d’imaginer l’inconcevable … : ça y est, la chose tant redoutée arrive. Le corps de son père ralentit, ses rendez-vous chez le médecin sont de plus en plus fréquents, les boîtes de médicaments s’accumulent, il cherche souvent ses mots. Rien d’anormal, juste les choses de la vie qui suit son cours.

Entre deux gorgées de café ses yeux se posent sur cet homme qui respire, sur cette peau, sur ses gestes, sur ses mains. Elle tente de trouver une définition au mot présence. Il est là, devant moi, je parle avec lui ; bientôt je vais entendre sa voix. Comment est-elle, comment la définir, comment la retenir, cette voix qui déjà a changé, plus traînante, plus aigüe même. Quel est cet homme devant moi que je ne veux pas voir vieillir, mais qui vieillit pourtant. Il prend le pli de tous les autres, les vieux comme on dit. Cette masse informe qui marche à petits pas, qui hésite, qui se fâche vite, car la vie alors est pénible, la gestion permanente de l’équilibre.

Il redoute le regard qu’elle porte sur lui. Et lui s’en va rejoindre inexorablement la masse des vieux. Les traits de son visage s’amollissent ; il ne se ressemble plus, se dit-elle, il s’efface, et pourtant elle ne peut imaginer son absence, son inconcevable absence.

Alors son père, tout en regardant le fond de sa tasse de café, lui dit : tu sais, je n’ai pas peur de la mort, ma fille ; je veux décider de ma vie avant la déchéance. Je veux choisir le moment de mourir. Mais j’aimerais que tu me laisses partir.

Elle se retient de rire en disant des mots du genre : mais qu’est-ce que tu racontes, tu es en pleine forme ; des mots qui n’ont pas de sens. Elle pose sa tasse et d’une toute petite voix lui dit : je te laisserai partir, papa.

Son père lui sourit gentiment. Ils sont là, dans le silence, présents l’un à l’autre, parmi tous les autres.